(Nadine Canelle nous envoie ce texte qui illustre bien notre projet de PSF : Psychanalyse sans frontière, à travers la confrontation à d’autres champs de savoir et de création)
Paria
est le titre d’un film de Nicolas Klotz, qui met en scène dans une œuvre de fiction ceux qui sont sans abri, ceux qui vivent dans la rue. Klotz est un cinéaste qui a choisi de quitter les circuits commerciaux pour filmer des êtres humains
. Après Paria
, il a réalisé La blessure
pour s’intéresser cette fois à ceux qui disparaissent un peu plus encore de notre visibilité, qui n’ont plus de lieu et plus d’existence légale, ceux qu’on appelle les sans papiers. La blessure
nous invite à découvrir la zone de rétention de l’aéroport de Roissy, où sont parqués, insultés, humiliés, des hommes et des femmes venus chercher refuge sur une terre d’asile. Klotz filme les corps entassés, blessés, entravés dans cette zone d’attente où l’espoir tourne au cauchemar. Alors que la télévision nous endort avec ses images en boucle de la misère, des corps et des cadavres des pauvres, lui, nous réveille ! Question de regard ! Quand Klotz filme les corps, c’est pour faire naître des singularités. Réponse politique à ceux qui n’ont plus rien, son cinéma nous dérange.
Dans un entretien accordé aux Cahiers du cinéma,
Elisabeth Perceval, scénariste du film, décrit le travail d’écriture né des rencontres et des liens d’amitié tissés avec les acteurs. Ces rencontres dans les squats, les foyers, les centres d’accueil, les bars de Belleville, ont donné naissance à une fiction, dans une construction narrative destinée à ouvrir l’espace, au-delà du témoignage. Le travail d’écriture est présenté comme une tentative d’accès à la réalité, à partir d’une mise à distance du récit, à la recherche d’un temps suspendu, où les voix apaisées nous parlent sans pathos,
de l’exil, de vies désolées, brutalisées
. Si Elisabeth Perceval nous rappelle ici la vertu du temps, ce temps qu’il s’agit d’accepter de perdre, elle nous enseigne également un certain art de la rencontre, dans sa capacité à se
laisser approcher
par ceux qu’elle observe. Car s’il faut savoir attendre assez pour
voir autre chose que la misère
, il convient aussi de repérer les enjeux qui se jouent dans le regard, enjeux politiques, qui dépendent de notre manière de voir, de notre capacité à expérimenter et percevoir le monde à partir de nos solitudes, sources d’inspiration, de pensée, de maturation et de promesses
.
Klotz et Perceval nous apprennent à écouter pour mieux voir
. Parce qu’ils refusent l’idée même d’un regard objectif, qui viendrait garantir la vérité absolue d’une réalité intangible, ils renoncent au documentaire pour s’engager dans une écriture poétique, qui tente d’approcher le réel. De ces rencontres qu’ils opèrent au un par un, de ces paroles qu’ils récoltent une à une, surgit une œuvre, qui signe l’incidence politique d’une approche débarrassée de toute prétention à un savoir sur l’autre, de toute velléité de réparation. Si Klotz empoigne à bras le corps la question de l’humanité superflue,
il déjoue les pièges de la plainte et de la revendication, pour mieux servir un propos éminemment subversif, qui épingle nos silences complices et réveille nos consciences assoupies. Honte à la France
1
, conclut le cinéaste ! Faut-il avoir honte ? Faut-il, comme l’analyste, se réfugier dans la tour d’ivoire de l’intouchable vérité du sujet pour abandonner aux gestionnaires l’impure réalité du social ? Faut-il, au contraire, psychologiser le lien social à coups d’énoncés clefs en mains, pour mieux évacuer les questions qui dérangent, celles que soulève le discours du capitalisme, discours qui se veut sans butée dans sa logique d’exclusion ?
Quelles places nos pratiques viennent-elles occuper dans cette logique implacable, qui rend les hommes économiquement superflus et socialement onéreux
, dans ce processus de désintégration politique,
que la pensée d’Hannah Arendt nous permet de repérer comme un processus totalitaire ? Si la philosophie politique d’Arendt dénonce l’atteinte portée à l’humanité, quand les êtres sont mis en position de rebuts, de déchets, c’est pour ouvrir la question de l’existence symbolique. Arendt analyse les mécanismes qui ont mené à la démence du résultat final
, pour mettre en évidence la préparation historiquement et politiquement intelligible de cadavres vivants
. Alors que le meurtrier laisse un cadavre derrière lui, qu’il n’efface ni l’identité de la victime, ni le souvenir, ni le chagrin des proches, le système totalitaire parvient à faire disparaître les êtres de manière radicale, comme s’ils n’avaient jamais existé. Au cœur des Origines du totalitarisme
réside cette idée que la pire chose que l’homme doive redouter n’est pas la mort du corps mais la mort symbolique.
Sommes nous en capacité d’entendre les propos de cauchemar, qui sortent de la bouche de ceux qui se sont retrouvés exclus du symbolique, capables de supporter ce réel qui fait retour, dans un monde dominé par un impératif de jouissance sans limite ? Sommes nous disposés à interroger nos savoirs dans leur participation à l’actualité de notre temps, une actualité qui encadre ce retour du réel entre les murs des prisons et les zones de rétention ? S’il convient de repérer en quoi cette gestion juridique et institutionnelle participe d’une haine du symbolique et des lois de la parole, il s’agit pour nous d’affronter la question à l’endroit où nous reculons, l’endroit où nos disciplines, nos sciences et nos infatuations viennent servir nos dérobades et nos compromissions. Car, si la dégradation de l’ordre symbolique frappe de plein fouet ceux que le capitalisme exclut, nous ne sommes pas épargnés par ce mouvement de haine, qui nous affecte nous aussi, dans notre capacité à soutenir des dispositifs de travail.
Dans ce contexte, l’œuvre de Klotz et Perceval apparaît comme une boussole, comme une accroche transférentielle, qui devrait nous permettre d’interroger notre propre rapport à la parole. Sans doute pouvons-nous approcher cette œuvre comme une leçon, qui nous enseigne dans le plus essentiel et le plus rude des apprentissages, dans ce retournement du rapport au savoir, qui va déterminer notre position dans le social. Quand Elisabeth Perceval parle du travail d’écriture du film, elle raconte le chaos que produisent en elle les rencontres avec ceux qui témoignent. Elle décrit un véritable processus de reconstruction, dans cette quête des mots, qu’elle engage comme une tentative désespérée pour border ses affects et retrouver une réalité partageable. Loin d’apporter des réponses, cet éblouissant travail d’introspection nous met sur la voie d’un questionnement, qui nous invite à prendre la parole, pour entendre, tout simplement, les totalitarismes qui parlent en nous.
É. Perceval, La Blessure
, essai publié par Les petits matins
/ARTE éditions, 2005.