Du déclin des ontologies au réel de la dette
Par Sébastien Ponnou*
L’Homme est un animal en dette[1], commerçant avec l’Autre du langage, du social, dont il attend un supplément d’âme. Ontologie religieuse ou républicaine, philosophie, mythes, croyances, théories… Il se réfère aux grands civilisateurs qui fondent en raison sa perte de jouissance : chaque vision du monde donne sens aux privations et organise leur dépassement.
La dette a trait à l’aliénation du sujet à l’Autre, comme à ses conditions d’ex-sistence, autrement dit d’arrachement, condensées par le meurtre symbolique du père, induisant honte et culpabilité.
Le renversement du principe de dette a trait aux tonalités capitalistes et scientistes dans l’étoffe contemporaine du lien social, caractérisée par le déclin de l’autorité, la forclusion du symptôme, le trop d’objet et le corps plein. L’Autre n’y est plus nécessaire, comble du gadget au lieu du signifiant déjà manquant. L’éthique et la morale y sont remplacées par l’exigence d’une jouissance tyrannique. L’usinage supplée l’artisanat, la valeur ne s’y entend plus qu’en termes de profit.
Le XXI° siècle est celui du manque de manque sur lequel le sujet a jusque là fait fonds. La science assure l’avènement de l’objet susceptible de combler le manque au vif du sujet. Le capitalisme en certifie la jouissance infinie, paradigme né des Lumières, nourri par les révolutions industrielles et le développement des moyens techn(olog)iques. La reconnaissance cède à la connaissance et à l’utilitarisme.
Le ciel est vide, il n’est de système que fabriqué par les Hommes… Découverte engagée par Descartes, Rousseau, scandée par Nietzsche, Foucault, et quelques autres, qui trouve son acmé politique avec la révolution française : les citoyens s’arrachent à l’Ancien Régime, dont l’organisation était garantie par des idéaux indisponibles comme Dieu et le roi. Passage de l’hétéronomie à l’autonomie. D’où le nouveau problème : comment penser le lien social sans Autre pour le garantir[2], autrement dit sans dialectique de la dette ? Solution par le symptôme pour contrer l’essor d’un libéralisme qui s’arrange de la dignité humaine.
Tandis que le mystère et l’incomplétude régissent le collectif et l’individuel des sociétés traditionnelles, la plénitude moderne se paie de l’inconsistance et de la virtualisation du lien social. Cette libéralisation généralisée dévoile bientôt son visage obscène, sécuritaire et réactionnaire.
Le capitalisme pervertit la science qui de son aveu même, est en panne de sens - qui suis-je ? Quel sens donner à ma vie ? Pourquoi y-a-t-il quelque chose plutôt que rien ? -, réduite à la production des significations et des objets nécessaires au fonctionnement du marché.
Elle ne peut faire la preuve de la légitimité des moyens qu’elle emploie, les mathématiques, eux-mêmes inaptes à mathématiser l’ensemble du réel[3].
La dimension de l’incomplétude traverse la condition humaine et assure la consistance du lien social. Russel ou Gödel[4] en exploitent l’efficace dans la résolution de contradictions ou d’impossibilités mathématiques transcriptibles en termes de paradoxes.
Une affiche est placardée sur la vitrine du barbier : « je rase tous les hommes du village qui ne se rasent pas eux-mêmes, et seulement ceux-là ».
Mais qui rase le barbier ?
La décomplétion de l’énoncé est bien la condition nécessaire à l’existence de la situation : soit le barbier est une femme, soit il habite un autre village, le barbier est une femme qui habite un autre village, ou toute formule qui se décentre et décondense la proposition initiale.
Dans le même registre : « Quel catalogue répertorie l’ensemble des catalogues qui ne se répertorient pas eux-mêmes ? »
. Ou « l’ensemble représentant l’ensemble des ensembles peut-il se représenter lui-même ? »
. La question reste valable pour le champ du signifiant, induisant l’inconsistance de l’Autre et conjoignant référence à la jouissance et politique du symptôme. La vérité n’appartient pas au sujet, ni à l’Autre, mais au symptôme qui supporte leur non-rapport.
Plus simplement : « je mens »
, ou cette revendication paradoxale héritée de mai 68 : « interdit d’interdire »
. Dans sa version antique : « tous les crétois sont des menteurs », affirme Epiménide, crétois il va sans dire, dans L’épitre à Tite
. Donc si c'est vrai, c'est faux et si c'est faux, c'est vrai.
La résolution des paradoxes exige d’extraire le locuteur de l'ensemble pour lui conférer une place d'exception, ou pour suivre la trace de Gödel, d’en appeler à un système extérieur nommé sur-ensemble ou méta-position, d'où cet énoncé soit soutenable. Sinon céder à un monde complet, mais inconsistant, où le vrai et le faux se confondent ; où la réalité sociale virtualise le sujet.
Ontologies et régulateurs déclinent, mais la dette demeure. Elle se déplace du symbolique de la relation à l’autre au réel de la perte, l’argent, matérialisée par une soif inexorable de consommation. Le sujet moderne se passe de l’Autre et de sa loi. Il se satisfait du narcissisme et de la jouissance de l’Un, ce qui entraîne un égarement, une multiplicité des modes de jouissance et de la pulsion de mort, qui ne sont plus régulés par le maître… Mais par le marché, d’autant plus facilement que l’être est tout disposé à sacrifier sa préservation à sa jouissance. Le surgissement de l’objet dans le réel précipite l’angoisse et enchaîne la voracité des biens dont le sujet espère une plus-value, un mieux-être, consumés à peine possédés, évanescents. Le système fait passer le supplément au capital, déclasse l’Homme afin qu’il concourt lui-même à l’essor du marché, bientôt usager, déchet, condamné au surendettement, à la dépression entendue comme protestation à la prévalence du besoin sur le désir.
Passage de la dette à la dépendance, organisé par des technocraties qui poussent toujours plus avant la faillite des Hommes et des Etats ; témoignage de l’abîme engendré par le fantasme d’un monde sans limite
. La précarité du sujet répond à la fixité des logiques de profit. Fi des responsabilités, du lien social, entamés par les Dieux terribles de la modernité, le sans foi de la science et le sans loi des lois d’une économie anthropophage, fustigeant révoltes et indignations nées d’inégalités qu’elles s’échinent à creuser par la mise à disposition de produits financiers toujours plus pervers, toujours plus risqués.
Quelles perspectives ? En deçà des discours progressistes ou conservateurs, il convient de prendre appui sur une politique du symptôme corrélée à une éthique du réel ; de promouvoir la particularité de la jouissance du sujet pour introduire une faille dans l’Un des jouissances du monde.
La condition humaine implique que la jouissance en passe par l’Autre pour faire retour au sujet sur le versant du désir, du sens de la vie, induisant la dimension de l’incomplétude en réponse aux enjeux du malaise contemporain - crise de la dette oblige -.
L’Un cède à l’Autre, lui-même frappé d’inconsistance, à partir de quoi chacun trame sa singularité d’avec le collectif en subvertissant le langage. L’association y semble un repère plus sûr que l’institution. Le père-du-nom surclasse le nom-du-père de la traversée œdipienne. La nomination saisit le sujet à la manière de l’interpellation althussérienne, court-circuitant le doute et le questionnement hystérique. Le nom a trait au réel, à la différence absolue. Il ordonne le signifiant à l’appui du semblant. Il scande la fidélité du sujet à l’évènement[5] qui trame son rapport à l’Autre, passage de la contingence à la nécessité, réintroduisant les choses de l’amour, la puissance du désir, la passion du savoir et le levier du transfert.
Parler suppose l’antériorité de l’Autre et réintroduit la dette de l’Homme à l’égard de la culture, du politique envers ses administrés, de l’enfant à l’égard de ses parents, de l’élève envers son professeur, de celui ou celle qui reçoit un don… Aliénation symbolique plutôt que dette réelle, impliquant permutation et dissolution, transmission, engagement, invention et usage de l’art, de l’artisanat, de la parole et du monde des idées, pour supporter l’inconsistance de l’Autre sans céder aux sirènes des tyrannies ambiantes.
*Sébastien Ponnou,
Doctorant au département de psychanalyse de l’Université Paris VIII, Master de psychanalyse, Master philosophie et critique de la culture contemporaine, Maîtrise et licence des sciences de l’éducation, éducateur spécialisé, formateur vacataire à l’IRTS Aquitaine.
[1] Lire notamment Mauss Marcel, Essai sur le don
, forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques
, 1925, Presses Universitaires de France, 2007.
[2] Sauret Marie-Jean, L’effet révolutionnaire du symptôme
, Erès, 2008, p. 70.
[3] Pour le dire à la manière de Lacan, il n’y a pas de science du réel.
[4] La démonstration de l’incomplétude des mathématiques est contemporaine du développement de la psychanalyse. Gödel Kurt, « Sur les propositions indécidables des Principa Mathematica et des systèmes apparentés », 1931.
[5] Badiou Alain, L’être et l’évènement
, Editions du Seuil, 1988.