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« En lisant en écrivant » - La folie douce. Psychose et création, Joseph Rouzel

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Agnès BENEDETTI

mardi 10 juillet 2018

« En lisant en écrivant » -  La folie douce. Psychose et création , Joseph Rouzel , Erès, 2018. 1

Ce livre participe à la famille de ceux qui vous font voyager dans ces univers qui sont ceux bâtis par les sujets dits psychotiques. Aujourd'hui, la valeur humaine de la folie étant globalement déniée, maltraitée, il revient aux soignants de ré-acquérir, ou sauver, cet espace de métier, et ce livre opère en ce sens. Parce que cette lecture est une opération, plus qu'un enseignement.

Le psychanalyste, mais aussi le psychologue en institution ou le travailleur social qui s'engage dans le travail du récit, de la création par le transfert, accepte l'exil qu'impose ce déplacement. Il se met à penser sa clinique par l'écart. Ça se produit bien sûr aussi avec la théorie, à condition de la prendre pour ce qu'elle est : une fiction. Toute personne qui crée, qui pense, qui écrit, entre dans cet écart. Il vit dans cet écart entre soi et soi, et fabrique ce que le sinologue François Jullien appelle de « l'entre ».

Je cite une patiente artiste qui me dit l'autre jour puiser la matière pour écrire dans ses rêves. Et, dit-elle, « quand je ne sais pas qu'écrire ça m'apparaît dans les rêves. En outre, ils conversent entre eux. Je vois ça de loin, je ne suis pas consciente du tout. C'est comme une deuxième réalité, une deuxième vie. Avant, je n'avais pas cette sensation de leur lien entre eux, comme s'ils se parlaient. Tout à l'heure, dans la salle d'attente, j'ai lu dans le petit livre : « qu'est-ce qu'il y avait avant aimer ? » Elle se tait un long moment, puis reprend « Et l'angoisse où je me disais sans cesse mais qu'est-ce que je vais faire, a disparu. Elle se tait de nouveau. « Les rêves, reprend-elle, je me suis rendu compte que peut-être on connaît pas tout à fait leur fonction. Il y a les rêves projets, il y a la rêverie. Mais depuis quelque temps je me suis déplacée et les rêves ils sont maintenant là pour autre chose. Ils sont juste là pour être. Ou bien c'est un autre langage, c'est une présence, non pas pour donner un message, c'est une présence permanente. Je me suis posé la question de ce qu'il y a derrière ça. Ma jeunesse en Algérie, la guerre civile, ma fuite, maintenant je ne suis plus dans le déni, le refus, alors qu'est-ce qu'il y a maintenant ? »

Il y a dans ce rêve présence, une autre langue, et un autre lieu, bien entendu ce que Freud nommait l'Autre scène. Peut-être peut-on comparer cette expérience dont cette jeune femme me fait part aux hétéronymes de Pessoa. Les hétéronymes sont des personnages inventés aux vies inventées, qui sont les auteurs des œuvres de Pessoa et qu'il fait parfois converser ensemble. Pessoa précise à propos des métamorphoses hétéronymiques : « Je ne change pas, je voyage ».

Que se passe-t-il, au regard du créateur, de tout à fait spécifique et pour le clinicien qui endosse pour lui-même ce « ça créé » auquel Joseph Rouzel consacre un chapitre, qui est un voyage ? Quels effets sur lui, sur la prise en charge de ses patients, sur les liens institutionnels ? Quelle altérité apparaît là, dans le déplacement ? Comment, celui qui se déplace, comme le dit cette analysante, dans le pays où les rêves n'ont d'autres projets que de converser entre eux perçoit-il aide-t-il les processus de subjectivation ? N'est-ce pas au fond regarder ce soi qui est autre, d'un peu plus haut, d'autre part, d'ailleurs, se séparer ? Penser, rêver, créer est une séparation, une perte d'être, une spéculation.

Le mot est emprunté au latin  speculari  « observer, guetter, épier ; regarder d'en haut » dont Pascal Quignard confirme en quelque sorte l’étymologie dans un « Entretien » paru dans  Lire , en juin 2017, où il précise le rôle qu’ont joué les livres pour lui. Ils ont été, dit-il, dès l’enfance « un rempart, une digue, une montagne, une spéculation. Le mot spéculation vient d'ailleurs de là : c'est un phare sur lequel on monte pour pouvoir guetter, pouvoir spéculer au-dessus de l'océan. » Cette définition donnée par Quignard est rapportée par Agnès Cousin de Ravel, critique littéraire qui vient de publier  Pascal Quignard, Vies, Œuvres (L'Harmattan, 2018)

C'est une chose que lire, pour nous, cliniciens, lire la théorie et tenter de comprendre ce qui se joue, notamment quand on parle de notre pratique, tenter de comprendre quelque chose au transfert, par exemple, ou à l'acte. Mais se lire soi-même à l'œuvre c'est une autre affaire. Ouvrir ce livre qu'est le nôtre, se livrer à notre propre tamis comment se fait cette opération-là ?

Pour répondre à cette question, nous pouvons passer évidemment par la supervision, le contrôle, par des dispositifs de création, les expérimenter, en parler entre nous, témoigner de ce qui se passe dans cette passe, dans ces passages, ces franchissements, on peut aussi recevoir aujourd'hui Joseph Rouzel comme un témoin de ce pays-là, lieu duquel il tente de produire tout au long de son parcours d'éducateur puis de psychanalyste, de formateur, de superviseur le déplacement espéré, visé, chez ses patients, chez les personnes en formation à Psychasoc, chez le lecteur. L'acte de création est analysant, mais le témoignage l'est aussi, telle est peut-être la fonction du lire, quand l'auteur nous prend dans son déplacement, c'est une folie douce.

La création est-elle un traitement de la psychose ?

Jacques Cabassut dans sa préface de la  Folie Douce commence par la folie furieuse de la bête à visage d'ange dans la figure de Younès, le terroriste, en évoquant cet impossible à comprendre de l'inhumanité de l'homme. « Tel est peut-être LE message de ce livre, lequel s'inscrit dans le prolongement de plusieurs ouvrages et de bon nombre d'articles portant sur la psychose. Il nous confronte à l'invraisemblable question, qui est la sienne, qui insiste et tourmente Joseph suffisamment pour le porter à « œuvrer » par l 'écriture poétique, littéraire, narrative... » Nous dit Jacques Cabassut.

La création du psychotique sera toute de bricolage de l'être dans son rapport à l'objet, de la violence brute à l'art brut, voilà ce à quoi nous convie le livre, de la folie furieuse à la folie douce comment comprendre et accompagner si ce n'est par l'inventivité du transfert qui engage le clinicien qui y va par lui-même, de lui-même, avec sa propre création humaine et clinique. Cela n'évacue en rien, ni ne relativise la nécessité de la théorie. Mais ça se place en contrepoint des protocoles, qui sont un nouvel obscurantisme ayant son langage propre et qui prétendent répondre de façon normée aux questions singulières.

Devant cet excès du réel et le défaut de bord, se trouve un possible acte créatif, tentative de faufil 2 , ou de reprise. C'est bien difficile à saisir ce qui est à l'œuvre et Joseph s'est mis en route pour l'écriture de ce livre. La route du clinicien dans l'accueil du cabinet, certes, mais une route réelle, un voyage réel, aussi. Il n'y est pas allé seul, et il le précise, Geneviève l'a accompagné, quelle place là que celle de Geneviève dans cette quête de savoir ? Joseph a une démarche ethnographique, il va vers, il rencontre, il se tient là. Le livre débute par un récit de transe chamanique : ça démarre fort, il faut bien ça pour forer l'espace dont il est question. Il est allé loin, réellement, pour chercher ce récit-là. Puis, il nous raconte Jeannot et son plancher, quelle émotion pour moi que de découvrir l'histoire de cet homme dont je ne connaissais que la production, ce plancher gravé si impressionnant, que j'avais vu dans une exposition au musée de la Halle Saint Pierre à Paris, sur le thème, tiens, cela résonne aujourd'hui : écriture en délire. Joseph nous raconte aussi Glenn Gould, Marcel Bascoulard, le chanteur Renaud mais aussi Joseph et ses patients, et d'autres : Quignard, justement. Et, toujours, ce faisant, des rencontres sur des chemins, des routes, des livres, des amis, des passeurs. C'est un peu comme le voyageur du livre de Michel Butor, La Modification, qui part dans ce train dans le but de changer de vie, accompagné d'un livre qui ne le quitte pas mais qu'il n'ouvrira pas, dont on ne sait au fond si ce ne serait pas davantage le livre à écrire, le livre de sa vie. Le train, le livre et la vie sont-ils équivalents, sont-ils une sorte de métaphore de l'être pour la mort, représentent-ils les lignes à tracer, les pas à inscrire de notre parcours qui est un parcours limité.

La position éthique qu'avance Joseph toujours et partout, et ici de nouveau, dans cet acte, ces mouvements tentés vers l'invention, Joseph martèle : foutez la paix aux psychotiques, contentez-vous d'être là et de les accueillir. Dit-il. Moi, j'y ai lu autre chose, on pourra en discuter, j'y ai lu un engagement qui va au-delà, notamment avec Miguel : quand Miguel qui veut rejoindre son père mort au paradis, mais pris un jour d'un doute terrible dit à Joseph :

–     Si je monte au paradis, je ne pourrais plus vous parler ?

–     Ah, non répond Joseph, on ne peut pas tout avoir »

C'est un moment de bascule saisissant pour le lecteur, saisit par ce à quoi Miguel se confronte enfin, dans ce lien de confiance établi, à savoir le choix, la perte nécessaire devant le fait de parler. Puisque Miguel se met à parler. Je n'ai pas l'impression là que Joseph lui as foutu la paix, il faut discuter sur la position transférentielle dans la clinique des psychoses.

Il est des moments de lecture où l'on est ainsi pris aussi par le mouvement dont il est question et qui est une preuve selon moi de ce que Joseph engage du réel dans son écriture, qui est parfois une écriture analysante, à savoir qu'elle vous modifie. Une écriture qui témoigne de l'amour car qu'est-ce que le transfert au fond ? Quand il condescend au désir et intègre la césure tragique, celle de l'homme en exil, définitivement séparé de son objet. Ce qui est, selon moi la seule visée de l'écriture, c'est qu'elle soit réelle, et qu'elle nous modifie réellement, « En lisant en écrivant. 3  »

Agnès Benedetti, psychologue clinicienne, psychanalyste

1 Texte présenté à la Journée de ACPI (Ateliers Cliniques Psychanalyse Institution) du 23 juin 2018 – Arles. http://www.atelierscliniques-arles.fr

2 Coudre provisoirement à grands points (les parties d'un ouvrage) afin de (les) maintenir en place avant la couture définitive - http://www.cnrtl.fr/definition/faufil

3 En lisant en écrivant , Julien Gracq, José Corti, 1980 - « Le titre de cette œuvre est le plus explicite des quatrièmes de couverture ; l’absence de virgule entre les deux gérondifs rend le glissement de l’un à l’autre logiquement équivalant, tant il est vrai qu’“on écrit d’abord parce que d’autres avant vous ont écrit”. »

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