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Entretien avec Gilles Lapouge

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Jacques Lacan

lundi 07 janvier 2013

1966-12-01 interview au figaro littéraire

Entretien avec Gilles Lapouge Le Figaro Littéraire 1 er décembre 1966 n° 1076 p. 2.

Longtemps, l’enseignement du docteur Jacques Lacan fut restreint à un groupe de médecins, d’élèves et de disciples. Hors des limites de ce cercle, on savait bien que quelque chose se passait et que, depuis quinze ans, les séminaires de Sainte-Anne, puis de l’École normale, édifiaient l’une des constructions les plus robustes de l’époque. Mais, les ouvrages de Lacan étant rares ou introuvables, il fallait se résigner à cette forme socratique de l’enseignement et que Lacan ne s’accomplit que dans la parole. Or voici que la nécessité lui dicte de donner à sa recherche une seconde expression. Il rassemble en ouvrage les moments essentiels de ses séminaires. Il les groupe sous un titre impérieux, Écrits dont les caractères noirs s’inscrivent, à la façon d’un abécédaire, sur la couverture blanche d’un gros volume de neuf cents pages – volume massif, austère, un peu alarmant comme pour prévenir que des barrières et des déserts seront à franchir avant d’atteindre au lieu de cette œuvre.

De sorte que la quête de Lacan, jusque là étirée le long du temps, se trouve contrainte à une autre dimension et qui sera celle de notre lecture. Peut-être celle-ci nous instruira-t-elle sur quelques énigmes de la vie intellectuelle de ce temps : c’est que la pensée de Lacan, pour hautaine qu’elle parut, ne fut ni solitaire ni occulte. Elle a frappé brutalement d’autres pensées qui loyalement, ne dissimulent pas leur dette. Grâce à ce volume, on saisira mieux la préhistoire de certaines des grandes novations mentales de ces années. Des pistes, qui venaient on ne savait trop d’où, convergent vers ce livre, désignent, au centre de l’aventure contemporaine, un espace qui pouvait paraître blanc ou vide et dont Écrits nous rapporte aujourd’hui la rumeur et l’éclat.

Il y aurait de l’insolence à rendre compte d’un tel volume : sa masse, la hauteur de ses accès, la variété de ses visées, tout décourage un résumé hâtif ; on se vouera seulement à reconnaître la ligne de faîte où ses pentes se rassemblent et que Lacan désigne inlassablement au fil de ses pages : un retour catégorique à Freud.

Depuis un demi siècle, une poussière mortelle s’est déposée sur les feuillets de l’œuvre freudienne. Elle en a paru estomper la violence et le défi. Or, pour Lacan, la vérité de Freud reste, doit rester, scandaleuse et dévastatrice « Ils ne savent pas, disait Freud à Jung en arrivant aux États-Unis, que nous leurs apportons la peste ». Et, certes, cette peste fut bientôt la proie de médications et de médiations qui en limitèrent les beaux ravages, mais son énergie n’est pas épuisée. C’est à en reconnaître les domaines, les lois et le maniement que le docteur Lacan s’est attaché – au prix d’un combat qui fut bien rude et qui donne écho, après un demi siècle, au combat que Freud livra contre les plus brillants de ses disciples – Jung en premier – si ceux-ci menaçaient la révolution.

Il est pour moi certain, nous dit Jacques Lacan, que toute l’évolution de la psychanalyse, depuis qu’elle a pénétré en France, est à déplorer. Je mets en cause ici les praticiens dont l’action a abouti à ce que la lecture de Freud soit de moins en moins soigneuse. C’est là manquer simplement aux exigences les plus élémentaires de la science. Or, ici, l’exactitude engage la vérité.

Revenons aux origines. Quand la première lecture de Freud s’est faite, que s’est-il passé ? Notez qu’il n’avait pas encore produit toute son œuvre et, très vite, il est devenu manifeste que le niveau d’élaboration où était parvenue la pensée de ce découvreur génial n’était pas accordé à celui de ses lecteurs Sans doute, parmi les gens qui furent attirés vers lui, beaucoup n’étaient pas négligeables et, surtout, ils ressentaient eux aussi la pauvreté du maniement des maladies mentales, si bien que ses premiers adeptes, médecins, psychologues…, ont été touchés de manière très personnelle.

Seulement, ils ont cherché à faire admettre Freud et, dans ce but, se sont livrés à une exégèse apologétique de son œuvre par laquelle ils ont tenté de justifier, puis d’excuser ses textes, pour finir par en émousser le tranchant. Freud avait édifié tout seul une œuvre qui marquait une ouverture inconcevable sur la réalité. Ses élèves, au contraire, ont mis en valeur tout ce qui rattachait Freud à ce que l’on connaissait avant lui, marquant une parenté avec ce qui avait été déjà formulé. On n’a pas à s’étonner que tels exercices aboutissent au pire. On s’est livré, par exemple, à des exercices d’homonymie en jouant sur le mot inconscient. Certains ont voulu que l’inconscient de Freud recouvre la notion d’instinct – notion tout à fait étrangère à Freud, qui n’emploie jamais ce mot.

Il est vrai que ces adaptations psychologiques auraient pu jouer un rôle de médiation, mais encore eût-il fallu que les praticiens, eux, s’emploient à respecter et à approfondir la vérité de Freud. Par quels moyens ? Par la lecture de Freud, j’entends sa lecture au pied de la lettre. La mise en relation des textes de Freud et de leur expérience praticienne eût donné son code à cette expérience. Or, et de plus en plus, la transmission s’accomplit non par les ouvrages de Freud, mais, par des ouvrages de seconde main, dont certains ne sont d’ailleurs pas négligeables. Je pense à ceux de Fenichel, qui se présentent avec une grande clarté, mais comme une synthèse des notions introduites par Freud et que l’on applique à tout le champ de la maladie mentale.

L’ennuyeux, c’est que Freud, qui ne partait jamais de notions générales, n’a pas prétendu couvrir tout ce champ. Il a ouvert des tranchées illuminantes, mais il a toujours précisé que l’apparition de nouveaux cas pouvait remettre en question ce qu’il avait dit. Quoi qu’il en soit, le résultat fut déplorable. Ce n’est plus Freud qu’on lit mais ses commentateurs, et la qualité de ceux-ci va baissant. Comment s’en étonner ? Les premiers adeptes lisaient ou connaissaient Freud, en éprouvaient tout l’abrupt. Il fallait en vouloir, à l’époque, pour suivre Freud, au lieu qu’aujourd’hui on s’engage sur une route balisée et sans péril. La psychanalyse n’exige plus une vocation de martyr. À vrai dire, elle promet même d’assez belles et confortables carrières. Ainsi on se garde bien de se souvenir de ce que la vérité de Freud avait de difficile : on veut plaire, chez les psychanalystes, et on ronronne en même temps quelque chose de Freud. Or un texte de Freud n’a rien d’un ronron.

Jacques Lacan, lui, a voulu garder les yeux ouverts sur l’éclat de la parole freudienne. Il est vrai qu’il n’a rencontré Freud qu’après avoir déjà beaucoup avancé dans sa carrière de psychiatre, à l’occasion de sa thèse sur la Psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité , thèse qui date de 1930 et qui connut un vaste écho singulièrement dans les milieux surréalistes. Ensuite de quoi, Jacques Lacan a attendu dix ans avant de dire les vérités qu’il pensait avoir reconnu dans Freud. Dix années encore, et ce fût une rupture orageuse entre la Société Psychanalytique de Paris et Jacques Lacan. C’est que Lacan s’obstinait à réclamer que l’on déchiffrât Freud non plus en diagonale – avec l’assurance, donc, d’y découvrir les choses que l’on savait déjà – mais comme on explore une terre inconnue. Une telle lecture exige une formation intellectuelle d’un certain style. On peut croire que Lacan fût aidé d’avoir pratiqué la robuste philosophie du moyen âge ou d’avoir étudié Hegel dans la compagnie de son ami Kojève. Une certaine intrépidité intellectuelle fit peut-être le reste.

Lire Freud, reprend-il, c’est d’abord apprendre que l’inconscient de Freud ne peut être confondu avec l’emploi romantique d’un inconscient se référant à l’archaïque, au primordial, au primitif. Rien à voir. Ce qu’on voit dans Freud c’est un homme qui est tout le temps en train de se débattre sur chaque morceau de son matériel linguistique, d’en faire jouer les articulations. Voilà Freud. Un linguiste.

Lisez ses trois premiers grands livres la Science des rêves, la Psychologie de la vie quotidienne, Le Mot d’esprit . Oui, lisez-les, demandez à vos lecteurs de les ouvrir à n’importe quel page, et ils tomberont inévitablement sur le maniement des mots, sur des équivalences verbales allant aussi loin que possible dans le sens matériellement linguistique, c’est à dire jusqu’au calembour.

Aujourd’hui, cette évidence nous saute aux yeux. Si, à l’époque, elle a été rarement reconnue, la raison en est claire : Freud devançait la linguistique. Vous savez que Saussure a commencé son œuvre après Freud. C’est là un point capital : toute l’œuvre de Freud est à déchiffrer à travers une grille linguistique qui n’a été inventé qu’après lui. Faut-il dire, au passage, que ce décalage ne fait qu’établir plus fortement son génie ? Pour nous, en tout cas qui possédons la clé de la linguistique, la leçon devient éclatante. Rien de plus aisé, aujourd’hui, que de lire Freud comme il demande à être lu.

Vous trouvez ceci un peu général. Bien. Lisez les textes d’un linguiste moderne Roman Jakobson par exemple. Tout ce que ces textes nous disent nous pouvons le faire correspondre point par point, avec les grand ressorts de l’inconscient. Vous savez que l’étude du rêve a révélé un phénomène de condensation. Eh bien, la condensation obéit au même fonctionnement que la métaphore, du moins dans son acception moderne, et qu’on peut résumer en disant qu’elle présente une structure de surimposition des signifiants. Quant au déplacement, dans l’inconscient, on y reconnaît parfaitement ce virement de la signification que la linguistique appelle la métonymie.

Voilà pourquoi je vous affirmais plus haut : l’inconscient de Freud est structuré comme un langage – et entendez bien que je parle ici d’une façon radicale, je veux dire que dans l’inconscient un matériel joue selon les lois que découvre l’étude des langues positives, je précise encore, des langues qui sont ou furent effectivement parlées.

Il faut tenter de dire plus avant. Et que Freud a moins découvert l’inconscient – dont l’existence était soupçonnée depuis longtemps – qu’il ne l’a établi en son lieu et qu’il n’a élaboré une méthode de déchiffrement. Dans ses Écrits, Lacan fait souvent comparaison avec les hiéroglyphes et avec le décryptage des hiéroglyphes par Champollion. Les hiéroglyphes, avant 1822, désignent une langue présente et perdue à la fois, un langage qui parle, mais que nul ne peut entendre. Se borner à les interroger un à un, en notant que celui-ci ressemble à un hibou et celui-là à une balance, c’est ce condamner à n’y comprendre rien, à ajouter de la nuit à leur nuit, à commettre de définitifs contresens. Champollion, au contraire, s’il les déchiffre, c’est qu’il les reconnaît dans leur relation, leurs rapports leurs articulations. Ainsi de l’inconscient : aussi longtemps qu’on veut y voir le lieu de tel instinct, de tel besoin enfoui, on s’y égare et cette parole perdue demeure malheureuse et mutilée. Il fallait le coup de force de Freud pour comprendre que l’inconscient est structuré et que cette structure impose une méthode de lecture.

Un enfant se cogne contre une table, dit Lacan, et l’on va vous dire que cette expérience lui apprend le danger des tables. Eh bien, c’est faux. Quand l’enfant heurte la table, ce n’est pas devant la table qu’il est placé, mais devant un discours que lui font immédiatement ses parents. De même pour chacun de ses gestes. L’enfant est environné, submergé, noyé dans un immense discours, il est menacé d’étouffement. C’est dans le langage qu’il se développe. Le sujet est constitué par le langage et non pas le contraire.

Prenez la notion, fondamentale pour Freud, de désir. Le désir ne peut pas être articulé autrement que dans et par le langage. C’est même la différence avec le besoin ou l’appétit qui, eux, ne sont que d’ordre physiologique. Dans l’histoire réelle du sujet, le besoin passe par ce que j’appelle « les défilés du signifiant », c’est-à-dire de la parole. L’enfant fait passer son besoin par le langage, mais jamais le langage n’arrive à s’égaler à lui-même. Et c’est cette béance, si vous voulez, que vient combler le désir. Le désir est donc articulé dans le langage, sans que le langage puisse s’égaler à lui.

Et vous savez, cette histoire date d’avant la naissance. Non seulement parce que l’enfant, avant de venir au monde, est déjà assorti d’un nom et d’un prénom, mais encore parce que sa naissance est commandée par le désir de ses parents. La façon dont ses parents l’ont désiré, bien ou mal, avant sa naissance – et rappelez-vous que le désir est articulé dans le langage – cela va le lier à une certaine place dans le monde et de cette place va résulter telle ou telle conséquence parmi lesquelles perversions, névroses, etc.… S’il est donc vrai que, pour Freud, tout est inscrit dans cette parole structurée qu’est le désir, il suit que tout, dans l’histoire de l’homme, est lié à l’incidence du langage.

(On pourrait noter que ces vérités avaient déjà été pressenties par les intuitions d’un von Kleist, d’un Cassirer, de même qu’elles se retrouvent dans Heidegger : « L’homme se comporte comme s’il était le créateur et le maître du langage, alors que c’est le langage, au contraire, qui est et demeure son souverain… » Mais, une fois reconnue cette dominance du langage, encore faut-il en interroger les conséquences, que se soit au niveau de l’organisation du sujet ou des mécanismes de l’inconscient.)

La première conséquence, nous semble-t-il, est celle-ci : si la psychanalyse parle de refoulement, elle ne songe pas au refoulement d’une « chose » – besoin, tendance, appétit – mais à celui d’un discours déjà articulé. Lorsqu’une vérité, dans la vie quotidienne ou dans l’histoire, est barrée, que devient-elle ? Elle ne s’évanouit pas pour autant, elle subsiste, mais elle s’exprime dans de nouveaux registres, ailleurs, et sous des formes secrètes, clandestines. Ainsi dans l’homme : ces vérités, ces désirs qui ont été censurés, refoulés, vont être transposés dans un autre registre et sous une forme incompréhensible, dans le langage du rêve ou de la névrose.

On saisit mieux dès lors la référence aux hiéroglyphes. On se trouve en présence d’un discours qui n’a pas cessé de murmurer, mais que le sujet ne peut entendre, car il n’en connaît ni la grammaire ni la syntaxe. Ce langage perturbé, qui fonctionne en dehors du sujet conscient, c’est ce que Freud appelle l’inconscient, le « ça ». « L’inconscient, dit Lacan, c’est le discours de l’Autre ». Le sujet se trouve donc changé de place et, pour ainsi dire, en dehors de celui que nous appelons sujet. L’homme n’est plus au centre de lui-même dans le discours organisé et clair du conscient. Il est dans le discours tout aussi organisé mais indéchiffrable de l’inconscient – ce qu’exprime la formule de Lacan :

« Je pense où je ne suis pas, je suis où je ne pense pas. »

Et il faut bien noter, cela est essentiel, que ce langage, s’il a été refoulé, ne disparaît pas. Il est là, en nous, même si nous ne pouvons pas l’atteindre et il se manifeste sans cesse dans les failles du conscient. C’est le mécanisme que Freud appelle « le retour du refoulé » et qui fait que sous la voix claire de notre conscience, vient sans cesse s’interposer une autre voix, pressante, répétitive, qui nous dit des histoires graves, celles de notre préhistoire, et que nous ne comprenons pas.

Il s’ajoute au fait que « l’inconscient est structuré comme un langage », reprend Jacques Lacan, un enrichissement du langage qui lui-même se trouve structuré sur deux portées : le pré-conscient et l’inconscient – ce dernier étant, j’y insiste bien, non pas plus difficile d’accès mais radicalement inaccessible, et qui se manifeste en poussant des surgeons vers l’autre niveau. Je crois qu’on peut employer l’image d’un palimpseste , vous savez, ces manuscrits sur lesquels un premier texte avait été effacé pour être recouverts d’une autre écriture. Oui, un palimpseste, vous avez deux textes à lire dont un ne surgit que là où l’autre a des défaillances, mais qui ne se relie pas du tout au premier texte et que vous ne pouvez pas entendre, aussi longtemps que sa structure n’a pas été reconnue.

Tout cela aboutit alors à la constitution d’un chapitre inconnu de la logique. Le cours que je donne cette année, à l’École normale, s’appelle La logique du fantasme et, croyez-moi, ce n’est pas une image, une approximation. Je parle de la logique du fantasme, car cette logique existe bel et bien. Elle est formulable avec des appareils voisins de ceux de la logique moderne. Elle se traite à l’aide d’axiomes, de théorèmes…

Telles sont, à la hâte disposées, les pièces du système que Jacques Lacan a bien voulu nous dire, et qui soutient son enseignement depuis quinze ans, dans un demi-secret. Ce secret n’est pas pour surprendre. En ces temps où l’avant-garde bat le tambour sur toutes les estrades de tous les forums, on s’aperçoit que les œuvres de grande invention continuent d’ourdir leurs fils, comme jadis et naguère, dans le silence et la distance – et c’était le cas de Georges Bataille, c’est celui de Maurice Blanchot, Jorge-Luis Borges, Henri Michaux… Aujourd’hui, pourtant, les découvertes de Lacan changent de registre. Par leur inscription dans un livre, elles affrontent la preuve de la lumière et du bruit du monde. Ce qui appellera, de notre part, un jour, d’autres interrogations.

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