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Les pleurs de mes pères

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Sébastien Ponnou-Delaffon

vendredi 15 avril 2011

Les pleurs de mes pères

Les pleurs de mes pères inondent le ciel et la tempête porte leurs cris.

Les pleurs de mes pères, pour le sang versé en terre de Palestine : des bombes contre des pierres, des soldats pour des civils… Une vie contre cent mille vies.

Je pleure aussi. Je pense à cet homme, à cette femme, des ombres sans visage que j'aurai appelées grand-père, grand-mère ; leurs mains ridées, leur tendresse, leur foi qui bout dans mes veines, malgré les rafles, malgré les trains, malgré Auschwitz ; leur sang qui tremble et mes pères qui enragent de voir leur mort brandie, portée en étendard, justifier de nouveaux massacres.

Je t'aime Israël. Quand tu conjures la mort, quand tu combats l'oubli. J'aime tes fruits gorgés d'eau et de sucre, tes vergers qui fleurissent le désert. J'aime tes femmes, leurs yeux brillants et leurs sourires qui en disent souvent plus long que de raison.

J'aime tes rochers qui écorchent et qui brûlent, j'aime ton sable, la voix faible de tes vieillards, les rires de tes enfants. J'aime tes plages, nos baisers mouillés, et la table toujours prête, même quand je rentre tard.

J'aime ta peau miel, tes cheveux sur mon visage, et les générations qui reposent entre tes bras. J'aime ton souffle, tes parfums, tes rumeurs qui animent les places du matin et bercent les ruelles du soir.

J'aime tes chansons, tes poèmes, la force de tes hommes, leurs muscles bandés, leur esprit clair ; le sens, l'équilibre et la tension dans leurs mots et dans leurs gestes… Tes prières Israël, quand elles conjurent l'oubli, quand tu combats la mort. Dans la noirceur macabre de ce monde tu es un phare. Pourtant…

De loin en loin j'entends les chaînes, les chars Je vois des murs qui poussent et qui t'enferment. Je pense à mes pères : les barbelés qui t'entourent sont ceux qui les lacèrent. Tu colonises, asservis, tu expulses hors de dieu, hors du sol et hors du sang.

La mémoire est vide, ton maître c’est le néant. Miroir, mouroir, du tout au rien à peine un souffle, un murmure, victime et bourreau, promise devenue démente, meurtrière frénétique, tu rêves de croisades et de toute puissance. Autour de toi des camps de réfugiés permanents. Des hommes, des femmes, des enfants, qui ignorent la différence entre vivre et mourir, la beauté, le désir, l’horreur et la nécessité : pas besoin de prêche pour te haïr, ta tyrannie suffit à les faire exploser.

Tu protestes, tu m'accuses. J'entends les sanglots dans ta voix. J'embrasse ta vérité, celle qui t'a donné corps, et notre amour qu'aucun cantique ne sait chanter.

Tu t'amputes, te greffes à l'aveugle des lambeaux de chair que tu amasses à tes frontières. Tu te disloques, chose difforme, tu t'offenses à toi-même. Quand il suffit de vivre, aussi petite soit la terre, ton étoile c'est le soleil, et ses rayons n'ont jamais tant brillé qu'au dessus de tes toits.

Puisque nous passerons l'éternité dans la solitude de la mort, il nous suffit de vivre ensemble, condamnés à partager pour quelques temps encore.

Il n'y a qu'une place dans un cercueil. Les armes ont trop parlé, depuis trop d'années tu souffres des maux chuchotés par d'autres, qui font de tes plaines leurs tranchées.

Recouvre l'innocence de ton corps de jeunesse Israël, celui sur lequel mes lèvres se sont posées, comme l'ondée de la nuit qui t'a vu naître. Alors en ton sein résonnera la voix de mes pères, qui te diront leurs souffrances, qui te diront que je respire et que je suis leur fils, leur trace, leur nom, leur emprise éternelle sur le monde ; leur cri de résistance et leur révolte.

Mes mains sont faites pour aimer, créer, construire… Elles ne sont pas taillées à la mesure d'un fusil. Ta beauté retrouvée nous apprendrons à grandir. Il n'est question que de vivre, et la vie se fout de dieu comme de nos vanités. Elle nous fait corps et elle se tire. Elle va voir ailleurs. Ensuite chacun décide. A la fin c'est toujours pareil, on crève, tant mieux, tant pis… Mais laisse-moi t'entendre rire que chaque vie compte, que chaque battement d'un cœur vaut mieux que le souffle des bombes.

Mes pères se sont éteints dans le froid et la faim des hivers, écrasés par une barbarie qui a essayé de les exclure des Hommes, de les chasser d'eux-mêmes. Ces visages décharnés, grand-père, grand-mère, qui jusque dans le feu et la cendre me rappellent la couleur de tes soleils levant ; ces visages se dressent autour du corps inerte d'un enfant à qui tu fais la guerre.

Puisqu'il reste une vie après leur mort, après leur torture, puisque une larme coule encore sur les joues des enfants de cette enfant qui a vu: son père, abattu lors d'un convoi pour avoir porté secours à un homme ; préférant mourir plutôt qu'obéir aux aboiements d'un autre qui ordonnait de marcher, de marcher toujours. La petite fille pleurait, criait, défigurée par la peur. L'autre s'est énervé. Il a pointé son arme sur le ventre de la gamine.

Son père s'est levé d'un bond, il s'est interposé entre la chair molle et le canon d'acier. Il a crié plus fort pour détourner l'attention. Il était médecin. Il a chanté à son meurtrier que l’homme gisant à leurs pieds avait besoin de soins. Ils ne parlaient pas la même langue, l'autre a ricané.

Pour une seconde le temps a freiné sa course. Un homme, tout illuminé, s'est détaché de la cohorte des âmes errantes. Du plus profond de ses entrailles il a fait le choix radical de ne plus marcher, face à l'insupportable d'un tel pas pris par la mort, de ne plus écouter, de lever les yeux de ses godasses pour regarder en face les yeux d'un autre, homme, pas le diable, un homme en uniforme qui tenait un pistolet. Il lui a craché au visage. Parce qu'il aimait la vie. Il lui a craché au visage et l'autre l'a tué d’une balle dans la tête, comme un réflexe. Il s'est effondré. De nouveau la fillette a crié. Il y avait du sang sur sa robe. Une femme qui passait l'a tirée par le bras. Elle l'a recouverte d'un châle et l'a ramené dans le flot des corps gris et courbés.

Plus tard, des années plus tard, la petite fille m'a raconté. Je sais Israël, qu'aujourd'hui cet homme se dresserait dans la tourmente pour opposer sa force implacable aux bourreaux, sans faillir ni laisser à la mort aucune prise, s'arrêterait mourir aux côtés de chaque cadavre innocent que tu sèmes.

Mes pères sont ces millions de voix qui résonnent pour l'éternité au comble de l’innommable, au nom desquelles tu existes… Israël, laisse moi t'appeler pays d'amour et de vie, en hommage à mes pères, laisse mon cœur s'échouer sur tes rivages, berce moi, embrase nos corps, enivre nous, livre ta beauté, que je repose ma tête sur ta poitrine et m'endorme.

Ne prends pas leurs enfants. Je voudrais t'aimer, juste t'aimer, quand chaque meurtre nous sépare.

Sébastien Ponnou.

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